"Sur la vaste terre, tous les hommes sont frères":

Publié le par Duinhir

Une fiche de lecture pour un gros roman méconnu en Europe, mais pourtant plus lut que la bible dans le monde, un des quatre livres clés de la littérature chinoise.

Comme d'habitude, je me suis abondamment inspiré de la matière présente sur Internet pour rédiger cet article, les sources sont listées en bas de ce billet. Un peu de traduction, un peu de recherche, un peu de synthèse et voilà un article qui, j'espère vous éclairera sur cet opus et son environnement historique et géographique.

Le livre

"Au bord de l'eau" "Shuǐ hǔ zhuàn" est un roman d'aventures issu de la tradition orale chinoise, compilé et écrit par plusieurs auteurs, mais attribué généralement à Shi Nai'an (XIVe siècle). Il relate les exploits de cent huit bandits, révoltés contre la corruption du gouvernement et des hauts fonctionnaires de la cour de l'empereur.

C'est ce que l'on peut appeler un pavé puisqu'il occupe deux tome d'un bon millier de page chacun, agrémentés d'une bonne centaine de pages de notes sur la culture chinoise de l'époque.

La traduction française par Jacques Dars reprends la version la plus appréciée des Chinois. Elle est de bonne qualité, même si l'usage immodéré de nombreux termes archaïques français rend la lecture malaisée. A mon humble avis, le traducteur aurait dû garder les termes spécifiques au chinois au lieu de tenter une traduction forcement approximative dans un vocabulaire archaïque qui oblige à se référer constamment à un glossaire vieux français-français en fin de livre.

Ce roman fait partie des quatre grands romans classiques de la littérature chinoise, avec l'Histoire des Trois royaumes, le Voyage en Occident et le Rêve dans le Pavillon rouge. On estime que ce roman a été plus lu que la Bible ou le Coran et il a inspiré en Chine des proverbes, des expressions du langage courant et d'autres livres.

Shi Nai'an fut le premier à compiler la série de contes oraux. De nombreuses autres versions seront ensuite éditées la plus imposante comportant 120 chapitres. La version définitive fut stabilisée par Jin Shengtan, à partir de la version de Shi Nai'an. Le travail de reprise fut important, et il n'hésita pas à supprimer les chapitres du roman qu'il jugeait faibles. Ceci donna une version de référence de soixante et onze chapitres, admise comme étant la plus aboutie. Jin Shengtan signa sa version du nom de Shi Nai’an, y compris la préface.

L'œuvre a été adaptée au théâtre et à servi de matières à d'autres romans chinois

L'auteur

Shi Nai An (1296-1370) aurait vécu à Baiju au Hubei, province du centre de la chine orientale. A son époque, il y eut beaucoup d’insurrections dans les salines locale. L'une d'elle fut déclenchée par 18 hommes pieux, suivie par beaucoup de travailleurs exploités des salines et menée par Zhang Shicheng pour former l’un des plus grands soulèvements paysans de l’histoire chinoise. Shi Nai’an y prit peut être part. Zhang Shicheng avait un général qui s’appelait Bian Yuanheng, cousin de Shi Nai’an. Zhang Shicheng, trahis par des alliés finit par plier devant la dynastie des Mings.

Shi Nai’an s’en retourna alors vers son pays natal. Le roman devait naître de sa frustration suite à l'échec de cette révolte. L’auteur transféra son idéal de vie aux personnages de son oeuvre, et surtout à Song Jiang, le héros principal.

Le chapitre « détruire l’armée du général Gao » est une description des combats nautiques très rare dans la littérature classique chinoise. On trouve dans le roman de nombreuses autres scènes sur les eaux dont Shi Nai'An était famillier.

Il y a des légendes sur des exploits de Shi Nai’an lui-même. Pour la population, c’était un homme versé à la fois dans les lettres et dans les arts martiaux, les descriptions précises des combats et des différents types de bataille que l’on trouve dans son roman montrent cette dernière maîtrise. Le chapitre traitant de « Wu Song bat le tigre » s’inspirerai de son cousin Bian Yuanheng. Celui ci, grand maître de kung-fu, était capable de tels exploits.

Une autre anecdote sur Shi Nai’an dit qu’il pouvait descendre dix litres de vin sans être saoul. C’est aussi le point commun de ses héros, l’alcool est omniprésent dans le roman. Les personnages sont très endurant quand ils boivent, leurs caractères se révèlent à travers l’alcool qui est le moteurs ou le déclencheur de beaucoup d'histoires.

Dans « Au bord de l’eau », l’alcool aide beaucoup de héros à accomplir leurs exploits, mais les entraîne aussi vers des malheurs ou des dangers.

Après la parution du roman, le romancier connut le même sort que certains de ces personnages, la prison. Dénoncé auprès de l’empereur Zhu Yuanzhang comme ayant écrit un livre appelant au soulèvement, il fut jeté en prison. L’auteur dut sa liberté à un autre roman, « L’investiture des dieux », qui portait sur les diables et les immortels, jugé fou il fut libéré. Il termina ses jours à Huai An.

Le style littéraire

Issu de traditions orales, le roman se compose de chapitres de longueurs égales portant chacun un titre "aguicheur". Chaque chapitre se termine par une phrase de l'auteur sensé faire monter le suspens du genre "Wu Song se retourna alors et vit quelqu'un, cette rencontre allait bouleverser l'histoire comme on dit : [insérer ici un poème de 4 lignes] ? Vous le saurez cher lecteur en tournant la page" avec donc un petit poème "teaser". On retrouve quasiment un découpage de série télévisée dans ces procédés.

On retrouve aussi une quinzaine de procédés littéraires dans ce roman et qui sont décrites sur le blog en lien ici (shuihuzhuan.blogspot.com/2007/03/mais-tout-quest-ce-que-cest-doudou-dis.html) .

L'histoire

L'action se déroule au XIIe siècle et met en scène cent huit brigands. Le groupe se forme au fur et à mesure des péripéties des heurs et malheurs des personnages qui finissent se retrouver dans un repaire lacustre leur servant de refuge. Plus que d'un roman suivi, il s'agit d'une succession d'épisodes plus ou moins indépendants, reliés entre eux par les retrouvailles des brigands dans leur repaire des monts Liang.

Dans la version de Jin Sheng-Tan, les cent-huit brigands sont inspirés par les cent-huit démons libérés dans le premier chapitre par un caprice du grand maréchal Hong, officier de l'empereur Ren-Zong, de la dynastie des Song. Trente-six d'entre eux sont liés aux astres célestes, soixante-douze autres, moins puissants, sont liés aux astres terrestres. Le premier groupe inspirera les meneurs de la rébellion, alors que le second fournira les rangs de leurs lieutenants.

Ces cent-huit hommes et femmes sont parfois des brigands professionnels, mais ce sont plus souvent d'anciens notables ou officiers de l'empereur fuyant les injustices d'un système corrompu ou les conséquences de leur impétuosité.

La version chinoise courante est expurgée de plusieurs scènes de corruption et d'anthropophagie, une coutumes des régions reculées de l'époque, qui permettait d'approvisionner les auberges en pains à la viande. Plusieurs personnages du romans sont dénommés "Ogre" ou "Ogresse" pour leurs pratiques, mais ne sont pas considéré comme des monstres, certains se liant d'amitié avec les héros. Une partie de ces chapitres réapparaît dans la version française.

Fond historique et Géographie du roman

Le Mont Liang est une Montagne (colline?) du comté de Liangshan, dans la province du Shandong, "culminant" à 200m au dessus de la mer. Son nom provient du nom du fils de l'empereur Wen, roi de Liang qui fut enterré sur la montagne.

Le roman décrit la montagne avec emphase, l'imaginant comme un plateau entouré de hautes montagnes et protégé par six passes et huit forteresses.

Depuis la préhistoire, cette montagne était bordé de la plus grande zone marécageuse de chine du Nord, appelés Marais Daye puis Marais de Liangshan. La zone étant déserte et à la frontière de plusieurs zones administratives, le contrôle gouvernemental était minimal, entraînant l'installation de groupes de bandits durant la période des Song du Nord.

Dans les marais de Liangshan, parmi les roseaux, des dizaines de personnes pouvaient se dissimuler sans aucun problème. Les autorités locales n’arrivant jamais à les rattraper. On peut encore trouver sur le lac Dongpin les îlots où les héros de Liangshan se réfugièrent. Durant la seconde guerre mondiale, les soldats japonais, craignant de ne plus en ressortir, n’osèrent pas s’y aventurer. Les paysans locaux, eux savaient et savent toujours y retrouver leur chemin.

Lorsque le fleuve jaune modifia sa course au XIII° siècle, l'étendue des marais diminua, lorsque il revint, il remplit les marais de sédiments. Il ne reste aujourd'hui des grands marais de Liangshan que le petit lac Dongpin.

Song Jiang, héros du roman, fut un brigand qui sévit avec ses complices vers 1120. Bien qu'il, ne soit pas associé à cette région, un groupe de bandits du monts Liang attaquaient de manière sélective les riches et furent connus comme des "bandits à honneur" (Yi Fei). Ils complètent certainement la base légendaire du roman.

Des bandits hantèrent la région jusqu'au milieu du XVII° siècle ou les Qing établirent une garnison dans la cité de Liangshan

Mon avis:

Un livre déroutant et parfois dur à suivre. On sent bien le choc culturel entre la chine du XII° siècle et l'Europe d'aujourd'hui. Profondément misogyne, les personnages féminins comptent bien peu, créatures perfides et volages par essence, leur mort n'émeut guère (voir le chapitre sur le massacre de Qin Lien, femme adultère et empoisonneuse par Wu Song). Les personnages sont impulsifs, frappant souvent avant toute discutions, buvant plus que de mesure une page sur deux. Les "politesses" des personnages se prosternant, se rabaissant et se rendant sans cesse des louanges est aussi déroutant au début.

En remettant le livre dans son contexte historique, je suis étonné cependant par la qualité littéraire, surtout si on compare le roman à ceux de Chrétien de Troyes qui datent de la même époque (à la décennie près). L'avance sociale de la chine de l'époque est aussi impressionnante, médecine légale, organisation de la loi, de l'armée et de la société etc.

Enfin, l'impression globale de "pourrissement" de la société dérange aussi, la justice est corrompue, les "héros" pouvant tuer sans être inquiétés "parce qu'ils sont honorables", les notables sont corrompus, tout est corrompu.

Il faut donc s'accrocher avant de se lancer dans cette lecture, qui réserve néanmoins de très bonnes surprises. Je conseilles ce livre aux passionnés de la chine ancienne, les autres pourront sans trop de remords se reporter sur d'autres livres.

Webographie:

Un beau site qui explique les personnages et présente des images découpées dans du papier

L'encyclopédie Universalis

Wikipedia, le Liangshan

En Wikisource, des extraits à lire en français

le site de CCTV

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